
Et je me souviens…
Je me souviens que le taxi, en ce jour d’août 2008, qui m’amenait pour la première fois à Castro Castro, nous a déposés à la prison des droits communs Lurigancho.
Je me souviens que nous sommes entrés dans cette prison (la prison la plus surpeuplée d’Amérique Latine) après avoir payé, successivement, tous les policiers et gardiens chargés de nous fouiller au total 100 nouveaux soles pour entrer !
Je me souviens que j’étais accompagné de deux amis péruviens et qu’à cause de ma tête de Gringo le tarif leur paraissait élevé, d’habitude les policiers et les gardiens réclament moins.
Je me souviens du « nuage » d’enfants qui nous proposaient, pour 1 nouveau sol, un stylo pour remplir la fiche d’identité, premier sésame pour l’enfer…
Je me souviens d’avoir eu honte parce que je pouvais payer pour passer les files d’attente et que des centaines de péruviens attendaient, sans le sou.
Je me souviens que nous avons été enfermés quelques minutes avec le chef des gardiens qui insultait son subordonné car nous n’avions pas assez été rackettés.
Je me souviens de deux travesties, courageuses au milieu des gardiens, puisque le dimanche est le jour de visite des hommes.
Je me souviens de la fouille corporelle, où encore il fallait payer : pour la cinquième fois ? Sixième fois ?
Je me souviens qu’un ami qui m’accompagnait, âgé de plus de 60 ans, pu passer prioritairement et qu’il nous laissa avant le dernier guichet, celui où on vous tamponne le bras, de multiples sigles y compris certains visibles uniquement sous infrarouge.
Je me souviens de pénétrer dans une prison qui ressemblait aux pires cauchemars carcéraux et où les prisonniers, en dehors de tout respect du à la dignité humaine, étaient entassés, collés aux grillages, quémandant une cigarette ou 1 nouveau sol pour manger.
Je me souviens qu’un aveugle jouait d’un instrument andin et chantait une chanson d’amour.
Je me souviens qu’il était 10 heures du matin et que nous découvrîmes que nous nous étions trompés de prison.
Je me souviens, que collés au grillage, à notre tour, harcelés, il nous fallait attendre 11 heures pour sortir.
Je me souviens qu’il fallut encore payer pour sortir, et payer encore pour récupérer le passeport et que le nuage d’enfants nous attendait pour effacer de nos bras les sales stigmates de la corruption organisée, pour 1 autre nouveau sol.
Je me souviens, qu’hagards, nous cherchâmes un taxi pour gagner l’autre prison, celle des prisonniers politiques.
Je me souviens que nous nous adressâmes à deux policiers en uniforme qui nous chargèrent dans leur fourgon et nous conduisirent, bien gentiment, à l’autre prison.
Je me souviens que la « course » avec les flics étaient bien plus onéreuses qu’en taxi…
Je me souviens qu’arrivés devant Castro Castro, d’autres enfants, moins nombreux nous attendaient, pour le même rituel.
Je me souviens que nous dûmes abandonner lacets, ceintures et vêtements noirs ou rouges, dans une échoppe, enfermés dans un sac plastique, sans grand espoir de les retrouver.
Je me souviens que la police n’a pas voulu que je rentre parce que j’étais français.
Je me souviens qu’un policier tendait une vieille télécopie fatiguée précisant que nous devions disposer d’une autorisation de l’ambassade de France.
Je me souviens, que prévenu de cette hypothèse, j’avais joint l’ambassade de France qui m’avait dit que la procédure n’existait plus au Pérou depuis 2002.
Je me souviens que le seul choix, encore, fût de payer… discrètement, dans une salle derrière et qu’aucune autorisation n’était nécessaire.
Je me souviens que nous entrâmes rapidement, il était plus de midi, et la file des visiteurs avait du être absorbée.
Je me souviens qu’il fallut encore payer, mais moins qu’à l’autre prison.
Je me souviens que les gardiens manifestaient plus de considération ou de connivences ?
Je me souviens que nos bras furent de nouveau couverts de tampons, parmi eux, quel humour, l’image d’un ours en peluche.
Je me souviens enfin du visage de mon ami prisonnier que j’allais visiter et j’ai découvert Castro Castro.
Je me souviens des pavillons 1A, 1B, 2A, 2B et ainsi de suite jusqu’à 6.
Je me souviens de la cour centrale où trône un mirador hors d’usage.
Je me souviens de tous ces hommes croisés, prisonniers et visiteurs, parmi lesquels des prêtres.
Je me souviens que nos bras furent vérifiés avant de pénétrer dans le pavillon où mon ami « habitait ».
Je me souviens des sanitaires hors d’état, des marches de béton froid, du froid qui régnait en dépit du soleil d’hiver, de l’étroitesse des cellules et des tentatives désespérées de leurs occupants pour humaniser ce lieu de vie étrange.
Je me souviens des ateliers de céramiques dispersés un peu partout dans chaque pavillon.
Je me souviens des restaurants tenus par les prisonniers et d’un d’entre eux qui vendait la presse, son seul revenu, que son père lui amenait chaque dimanche.
Je me souviens d’une après-midi unique dans ma vie.
Je me souviens que nous rêvions d’une humanité meilleure.
Je me souviens que nous sommes sortis.
Je me souviens, 11 mois plus tard, début août 2009, de mon retour à Castro Castro.
Je me souviens que vous aviez, Monsieur le Ministre, « fait du nettoyage » et licencié pour « corruption » toute la hiérarchie de Miguel Castro Castro, quelques semaines après mon premier passage.
Je me souviens, pour cette deuxième visite, que les enfants attendaient toujours devant l’entrée pour nous offrir un stylo contre 1 nouveau sol.
Je me souviens que l’échoppe était toujours là.
Je me souviens que le même policier, à l’entrée, me représenta sa télécopie toujours plus usée, pour m’indiquer que ne je pouvais entrer sans autorisation.
Je me souviens que, chat échaudé craignant l’eau froide, je m’étais fait écrire par la Consule de France à Lima que cette procédure était caduque.
Je me souviens que le policier se moquait de mon « papier officiel » plus récent que le sien.
Je me souviens que nous repassâmes dans la pièce du fond et que nous payâmes.
Je me souviens que nous avions le sourire en sortant de la guérite du policier car c’était moins cher qu’en 2008.
Je me souviens que nous avons attendu une heure et demi pour entrer, une fois encore j’étais le seul gringo, derrière nous, les deux travesties de l’année précédente, toujours fières et qui avaient elles aussi visiblement changé de prison…
Je me souviens d’un homme et de son enfant que le gardien de l’INPE (administration pénitentiaire que vous avez créé Monsieur le Ministre pour lutter contre la corruption) voulait l’empêcher de rentrer au motif que l’enfant était trop jeune.
Je me souviens que j’ai glissé une pièce de 5 nouveaux soles à cet homme pour qu’il achète le fonctionnaire.
Je me souviens que l’homme et son enfant sont entrés.
Je me souviens que l’accueil s’était considérablement modernisé et informatisé (vous voyez, Monsieur le Ministre, j’y suis vraiment allé à deux reprises à Castro Castro).
Je me souviens de nouveaux tampons, de nouveaux numéros écrits sur le bras au marqueur et encore de la fouille.
Je me souviens qu’il y avait une femme, une seule parmi les gardiens. Elle ne voulut pas que j’entre avec du raisin (deux grappes) mais oui aux maracuyas…
Je me souviens que les hommes, qui patientaient avec moi dans la file, ricanaient en m’incitant à manger le raisin pour ne pas « leur laisser ».
Je me souviens que je pensais alors que le prélèvement était désormais en nature…
Je me souviens de ma deuxième entrée et du visage de mon ami.
Je me souviens que rien n’avait changé, rien du tout, si ce n’est que les droits communs et les narcos envahissaient la prison et que mon ami s’en inquiétait.
Je me souviens que le vendeur de journaux n’en vendait plus car son père était mort.
Je me souviens de nos discussions et de l’espoir d’une libération anticipée.
Je me souviens du « ceviche de pato » et de la cancha délicieuse mangée au restaurant du pavillon 5A.
Je me souviens d’une après-midi délicieuse.
Je me souviens que je prenais le soir même le bus de Cruz del Sur pour Arequipa, poursuivant mon voyage au Pérou.
Je me souviens, Monsieur le Ministre, du visage souriant et confiant de mon ami prisonnier, en quittant Castro Castro.
Je me souviens que votre gouvernement et votre parti (membre de l’Internationale Socialiste) a soutenu une proposition de loi des congressistes fujimoristes pour supprimer les « remises de peine » aux prisonniers politiques.
Je me souviens que j’ai pensé que le fondateur de votre parti l’APRA, Haya de la Torre, devait se retourner dans sa tombe.
Je me souviens que j’ai pensé que vous aviez oublié que dans APRA, il y a « révolutionnaire » et que dans mon pays, la France, là où la première cellule de l’APRA a été créée en 1927, cela a un sens.
Je me souviens que vous avez décidé, Monsieur le Ministre, que cette loi serait rétroactive en contradiction avec votre propre constitution et en contradiction avec les idéaux de Montesquieu et du droit français dont Haya de la Torre s’était nourri pour penser un droit juste au Pérou.
Je me souviens que vous ordonner le transfèrement de mon ami vers une prison de haute sécurité où sa fille de 4 ans ne peut le visiter, où sa compagne enceinte ne pourra bientôt plus se rendre.
Je me souviens que le 3 novembre 2009 devant la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme, vous avez fait un portrait de Castro Castro qui m’incite à penser que vous n’avez pas eu « la chance » de la visiter souvent, pourtant il fût un temps où vos camarades de l’APRA étaient prisonniers politiques, eux-aussi, au Pérou.
Je me souviens que vos propos lors de votre audition diffusée en direct sur internet me parurent très démagogiques et jouant sur le fantasme et la peur.
Je me souviens que je me suis dit que vous étiez un bon « politicien », mais un piètre « politique ».
Je me souviens que vous vous étonniez de la présence d’armes, de téléphones mobiles au sein de la prison Miguel Castro Castro, sans que vous demandiez à aucun moment qui les faisait entrer (puisque cela est avéré selon vous et que je me dois de vous croire).
Je me souviens que je connais au moins 7 de vos fonctionnaires qui m’ont rackettés lors de mes deux séjours (avant et après votre grand nettoyage) et que je pense que quelques dollars de plus m’auraient permis de faire entrer ce que je souhaitais à Castro Castro.
Je me souviens que la famille de mon ami par conviction autant que par manque de moyens s’est toujours refusée à un tel trafic.
Je me souviens des noms (et oui, Monsieur le Ministre, j’ai de la mémoire) de 17 de vos fonctionnaires que j’ai croisés lors de ces deux séjours et je peux vous indiquer ceux que j’ai payés pour entrer alors que j’avais naturellement le droit d’entrer sans racket.
Je me souviens que vous n’avez eu de cesse, le 3 novembre devant la CIDH, de faire l’amalgame entre le Sentier Lumineux et le MRTA.
Je me souviens que j’ai pensé que vous étiez un homme de gauche qui manipulait aussi bien le « sentiment d’insécurité » que les hommes de droite dans mon pays.
Je ne me souviens pas, Monsieur le Ministre, d’avoir vu nulle part ailleurs que dans votre pays une prison aussi inhumaine que Lurigancho et nulle part ailleurs, dans une République, une loi s’exercer de manière rétroactive : plaise à la Providence que votre « leader maximo » Alan Garcia n’ait pas un jour à en pâtir, en politique les arroseurs arrosés sont légion.
Je suis à votre disposition, Monsieur le Ministre, pour vous donner tous les détails qui vous permettront de comprendre ce qui a gangréné votre système carcéral et pourquoi ce n’est que trop injuste d’en faire payer le prix à une poignée de prisonniers politiques au comportement irréprochable.
Ludovic Sellier